J’ai déménagé ce matin. Toutes mes affaires sont entassées sur un "thali", ces plateaux de bois rattachés à une bicyclette : la gazinière et sa bouteille de gaz, mon sac à dos, mes seaux…
Je retourne habiter un ancien palais près de la ghât principale de Bénarès, la même chambre que j’occupais en 2000, avant de construire ma maison à Ramnagar. C’est une chambre toute petite formant un demi hexagone, ouverte sur le Gange. Je ne peux décidément pas me passer de la compagnie du fleuve.
Il me vient cette année une foule de nouvelles expériences, du fait de changer de lieu d’habitation. Durant le mois que j’ai passé à Assi, j’ai rencontré des hijra, ces femmes qui ont un corps d’homme, ne peuvent enfanter, ne peuvent faire d’autres travail que danser et chanter dans les mariages, les naissances, ou n’importe quelle occasion, pour attirer des bénédictions.
J’ai approché aussi le monde de la lutte indienne, ces "maisons de force" indienne où les hommes, de 7 à 57 ans travaillent leur corps après l’avoir enduit de Terre. J’ai gravi les escaliers menant à cet espace masculin, bravant les regards étonnés des hommes. J’ai ôté mes chaussures, avec respect, j’ai demandé à celui qui paraissait le maître de séance si je pouvais faire quelques photos. L’accueil a été des plus sympathiques, j’ai dû répondre à mille questions avant de pouvoir poser les miennes ! Moyennant quoi, la séance photo s’est déroulée dans un plaisir partagé. (La photo du maître se trouve dans la galerie photo, ajout le 25/02/05)

Ici, à Dashashwamed, je voudrais aller parler avec les mendiants ornant les abords de la ghat, mendiant, éternellement. J’ai repéré une distribution de nourriture le matin à laquelle j’ai envie d’assister. Surtout que ça se tient juste à côté d’une boutique de fortune dont je connais la propriétaire, et en plus il faut que je lui remette sa photo. Tout à coup je découvre que parlant hindi facilement maintenant, je peux m’adresser et m’intéresser à n’importe qui, et c’est ce que je fais.
Eclatement du terrain, donc, avec un changement d’échelle. Le déroulement des rituels que j’ai vécu avec les familles de Ramnagar, je suis à même maintenant de l’observer dans la vie quotidienne de la ville, l’oeil a appris à voir : tel jour on trouvera tel et tel fruits, ou telle et telle poudre, ou bien tel jour le lait et le yaourt seront plus chers, ou bien les femmes achèteront saris et bracelets et se baigneront à l’aube, ou bien les gens s’habilleront en jaune comme au cinquième du printemps, et dans trois semaine - vijay dashami, ils seront habillés entièrement en orange. Le jour de la réunion de Ram, Sita, et Lakshman avec leur deux frères, dhoti-gangis blancs et turbans rouges seront de rigueur. Tiens, ça me fait penser aux mots de Babaji concernant les marques qu’il porte sur son corps, deux traits blancs entourant une pointe rouge : ce sont les "Ram Tcharan (Caran)
", en rouge au milieu, Sita, Ram en blanc l’entourant. Mystère…
Bien que beaucoup de détails m’échappent encore, je redécouvre Bénarès avec la connaissance du sens général que les Hindous d’aujourd’hui donnent à leurs actes de vénération, et ça donne un peu le vertige. Il y a tant à voir, partout, et tout le temps…
Emmène nous Elie sur les bords du Gange ! Laisse-nous entendre la voix des mendiants ! Celle des conversations anodines Des choses secrètes qui se disent la nuit dans la noirceur des temples. Parle nous de l’ivresse des longues nuits et des cérémonies interminables où le cerveau perd le contrôle et qu’il n’y a plus que la perception… Dis nous que ce fichu monde n’est pas fait que de réussite professionnel, social Qu’il y a quelque chose de plus important, de plus essentiel qui ne s’apprend pas dans les livres, mais dans la poussière que soulève les danseuses, de l’eau qui s’écoule des doigts écartés de l’offrande du matin ou du cri d’un oiseau noir ! Fais-nous rêver Elie, n’ai pas peur de nous déranger !
Le Bec’
Oui, le lyrisme de Becdanlo est bien beau. Mais voilà, Eli est une guerrière, pas une poétesse. Néanmoins… Une guerrière peut-elle faire rêver un poête ? Un poête trouve-t-il encore de quoi rêver ? Ultimement, ce monde est fait de Terre, d’Eau, de Feu, d’Air, et d’Ether. La réussite professionnelle et sociale, ultimement, est faite de désirs. Le désir est l’impulsion de laquelle est née la vibration originelle, la vibration par laquelle ce qui était en état de stabilité a été déstabilisé, la vibration par laquelle l’Ordre a été créé. Des désirs, il y en a de beaucoup de sortes… Selon la pensée hindoue, c’est la nature des désirs d’une personne qui détermine ce qu’elle voit du monde : un capharnaüm d’insanités, un envol de beauté, un enchantement, un désenchantement… Le monde est tout cela à la fois, et n’est rien de tout cela ! Voilà ce que nous apprend la poussière que soulève les danseuses, l’eau qui s’écoule des paumes jointes…
Cher Sisyphe, Je ne connais pas les 20% d’illettrés chinois, je fréquente quelques uns des 50% d’illettrés indiens. Ils font partie des personnes les plus belles que je connaisse : Mamie, Déonath, Baba Ji, et d’autres encore. Ils revendiquent leur illettrisme, comme s’ils étaient fiers d’être ce qu’ils sont en se passant des livres. Ici, la tradition orale est très vivante. L’ère de l’internet n’est pas rentrée dans les maisons, encore moins dans les temples. Ce qui s’y raconte à la tombée du soir, ce sont les exploits extraordinaires d’Hanuman Ji, la grandeur d’âme de Ram, et tous s’efforcent d’atteindre cette perfection. Est-ce une attitude obscurantiste ? Je ne crois pas. Nous ne pouvons pas comparer le temps des cathédrales avec ce qui se passe ici : l’hindouisme n’est réuni par aucun pouvoir central, c’est une religion « libre » qui prend autant de facettes qu’il y a d’individus. Certains vont même sur les ghâts de crémation, la nuit, et consomment la chair des cadavres, désirant ainsi vaincre leur peur de la mort et parvenir à l’état de non-différenciation, celui de l’enfant -pour qui rien n’est ni propre ni sale. Ce sont les « aghoras », ils sont respectés. C’est dire… Notre plaisir d’exotisme consiste pour moi à refuser de reconnaître les fondements logiques de la différence entre notre mode de pensée et le mode de pensée hindou. À partir du moment où la différence est reconnue, les similitudes commencent à émerger, et adieu l’exotisme… Merci de tes commentaires. Le site est un peu désert… Mais que font donc mes chers lecteurs ?
Eli dit : « Mais voilà, Eli est une guerrière, pas une poétesse. »
Ah, Oui ! Eli est bien une combattante ! Elle combat avec acharnement ses idées, pied à pied ! Mais voilà, les combattantes et les guerrières ont besoins de chantres pour porter la nouvelle des victoires à travers le temps et l’espace.
A quoi servirait de remporter des batailles si personne n’en parle ! Comment connaître sinon les exploits extraordinaires d’Hanuman Ji ? Une guerrière peut-elle faire rêver un poète ? Sans aucun doute ! C’est même un devoir ! Tu y réussis même pas mal (sourire)
Rêve.
Becdanlo a écrit : « Mais voilà, les combattantes et les guerrières ont besoins de chantres pour porter la nouvelle des victoires à travers le temps et l’espace. A quoi servirait de remporter des batailles si personne n’en parle ! »
Remporter une bataille, c’est connaître le prix consacré pour accomplir l’exploit – quelque soit sa taille. D’ailleurs, y a-t-il vraiment de petits et de grands exploits ?
Cela ne sert à rien de parler des victoires. Ce qui compte, c’est leur « prix ».
Ce qui est important, c’est de comprendre le principe des batailles : source, éléments mis en jeu, qualités menant à la victoire.
Ce qui est important, c’est d’identifier l’adversaire…
En garde, poète !
Le devoir du guerrier, la « Racine » du guerrier, n’est pas de faire rêver, mais de réveiller.
Néanmoins… Les guerrières ont besoin de chantres apportant la nouvelle des victoires dans le passé des âges et des moments, dans le futur inconditionnel du Temps et des instants, dans l’infini des espaces de notre rêve.