Feu le Maharadjah Vibhuti Narayan Singh était adulé de tous les Banarassi. J’ai eu la chance d’assister aux derniers Ramlila
présidé par le Kashi Naresh, "le Seigneur de Kashi" comme l’appelait affectueusement son peuple. Malgré une paraplégie de tout le côté droit, il venait quotidiennement aux représentations. Les ovations accueillant chacune de ses apparitions dépassaient tout ce que l’on peut imaginer.
Extraits de "Sangam"
19 octobre 1999
Première rencontre
" Sur l’esplanade, des groupes cuisinent sur des feux de bouse de vache séchée à la fumée âcre ; d’autres discutent, s’habillent, ou attendent je ne sais quoi. Soudain, tous se lèvent. Je suis le mouvement… Une procession d’éléphants peints, maquillés, habillés de riches broderies, chargés de palanquins somptueux resplendit dans la lumière du soleil couchant. Des dignitaires en habit de cérémonie saluent une foule hystérique. Les exclamations fusent de partout : « Haaré haaré Mahaaaaaaadeeeeeeev, Haaré haaré Mahaaaaadeeeeev… ». Mes amis ne sont pas de reste : levant les mains, paumes tournées vers le cortège, ils hurlent : « Haaré Haaré Mahaaaaaadeeeeeeeev ». Compatissant de mon air ahuri, mon voisin lâche trois mots :
Maharadjah and familly.
Ah, ça existe encore les Maharadjah ? Et qu’est-ce que ça veut dire, vos cris ?
For long life our king, we love king. King is God !
Je me rassieds, épatée, émerveillée. Le temps s’est dilaté, le passé est présent, le présent est antique : je suis dans un monde disparu ! Le soleil se couche, habillant le ciel d’un violet rougeoyant.
12 septembre 2000
"Vers 17h, un roulement de tambour annonce le cortège du Maharadjah. Il apparaît dans un carrosse, suivi du Prince et de sa famille paradant sur des éléphants richement décorés, entourés de gardes à cheval. Une ovation vibrante les accueille :
« Haaaré haaaré Mahaaaaadev ! Haaaré haaaré Mahaaaaadev ! Haaaré haaaré Mahaaaaadev !
Le Maharadjah immobile, digne, fait monter et descendre son avant-bras pour saluer la foule, comme s’il battait la mesure. Il est très aimé du public du Ramlila. C’est grâce à sa générosité et sa dévotion que cette tradition se perpétue, m’a-ton dit. Le cortège s’immobilise à l’arrière du public, le groupe des chanteurs enturbannés salue le Grand Roi et installe son cercle aux pieds des éléphants."
18 septembre 2000
Le convoi se mélange à la foule de pèlerins, de sadhus, de badauds, de vespas, de bicyclettes, les gardes tentent de les contenir… Les commerçants et leurs clients massés sur le parcours ovationnent le Maharadjah tout au long de son passage :
« Haré haré Mahaaaadev ! Haré haré Mahaaaaadev ! »
Quel poète pourrait décrire la splendeur insolite de la procession ? Complètement surréaliste ! Les yeux écarquillés, pleine de doutes, je me demande : sommes-nous vraiment en l’an deux mille, sommes-nous vraiment sur la Terre ?
Lundi 2 octobre
Levée tard ce matin, je ne prends pas le temps de cuisiner et déjeune au Chandan. Nitay sait que je vais chaque jour au Ramlila. En apportant mon déjeuner, il questionne :
Avez-vous appris, pour le Maharadjah ?
Quoi ?
Il est mort !
Cela signifie que le Ramlila va s’interrompre. Devant mon air catastrophé, il ajoute :
c’est une rumeur.
Le déjeuner terminé, je cours voir Kishun. Il est au courant, lui aussi parle d’une rumeur : il se rendra à Ramnagar comme d’habitude. Tout le monde dans le bateau est inquiet, la foule massée est inquiète… Lorsque le Raja apparaît dans son carrosse, l’ovation est délirante, immense, interminable :
Haaaré haaaré Mahaaaaadeeev ! Haaaré haaré Mahadeeev !…
Le souverain connaît probablement la rumeur : il sourit au peuple, prolonge son salut, chacun a le temps de se rassurer : c’est bien lui qui est devant nous. Le lila commence dans une ambiance exceptionnellement attentive."
Samedi 7 octobre

Je me rends à Ramnagar par la route. Une grande puja a lieu en début d’après-midi dans la cour d’honneur du palais. À 14 heures, l’immense place est déjà noire de monde. Un des gardes m’aperçoit, me désigne une place serrée, compressée entre des femmes emboîtées les unes dans les autres, mais non loin du trône du Maharadjah. Sur un tissu richement brodé, des armes de toutes sortes et de toutes dimensions sont exposées : poignards, épées, fusils, canons, pistolets, arcs, sabres… Certaines sont en argent incrusté de pierreries.
Les dignitaires sont rangés en bon ordre à la droite de la grande porte voûtée par laquelle sortira le souverain. Je reconnais Sitaram, magnifique dans son habit de cérémonie : Jodhpur moulant les mollets, longue tunique de drap gris, col Mao, volumineux turban blanc. Des prêtres vont et viennent, s’affairent aux préparatifs de dernières minutes. Des femmes de notables s’agglutinent à notre groupe de privilégiées : nous sommes aux premières loges, et à l’ombre. Sur la pelouse où le public est tout aussi compact, le soleil tape cruellement.
Le prince régent et ses cousins prennent place sur un tissu tendu à même le sol derrière le trône, le Maharadjah fait son apparition : ses serviteurs le sortent d’un palanquin, l’installent sur le trône. Tout le côté droit est paralysé, il ne peut marcher. Il est vêtu d’un pantalon bouffant de soie orange, une veste de même tissu, un turban orange décoré de plumes de paon dressées en houpette. La cérémonie commence immédiatement : il s’agit d’ « installer » Maa Durga, déesse de la guerre, dans les armes et véhicules de combat. Deux prêtres entourent le malade et lui font accomplir les rites de consécration – aspersion d’eau s’écoulant de feuilles de manguiers, récitation de mantras au-dessus de chaque arme, posée tour à tour sur ses genoux… Les chevaux sont amenés devant lui, et les éléphants empanachés, couronnés, maquillés, étincelants dans leurs bijoux d’argent, ensorcelants : il les bénit selon le même procédé. Splendeur du faste oriental, magnificence d’un temps que l’on croit révolu…

Nous partons pour Lanka vers seize heures en une longue procession d’éléphants, carrosses, palanquins, chars, chevaux, musiciens, buffles… Exceptionnellement, les photos sont autorisées. Tout le long du chemin, la foule acclame :
Haaré haaré Mahaadeeeev ! Haaré Haaré Maahaaadeev !
La procession s’arrête à la sortie du village. Autour d’un arbre, l’espace a été nettoyé, le public s’est massé. Une femme me raconte la tradition : c’est le « shami per », l’arbre de shami. Le jour de la victoire, on doit lui rendre hommage. J’ai du mal à comprendre l’histoire, mais j’aperçois le Maharadjah, porté par les majordomes, prendre une feuille de l’arbre et la manger. Dès qu’il est ramené à son carrosse, chacun va prendre une feuille à sa suite : le goût n’est pas désagréable.
À Lanka, le Maharadjah traverse le champ de bataille et repart : il ne doit pas assister à la défaite d’un roi, fût-il roi des démons. Ram et Ravan se font face, chacun à une extrémité du champ de bataille. Les ramayanis chantent, Ravan se lève, se prosterne aux pieds de Ram, et s’en va sous les applaudissements de la foule. C’est le seul jour des trente que compte le lila où la foule applaudit.
Au sujet de cette cérémonie voir aussi :
Durga
Navaratri
Vijay Dashami
« Times of India », mercredi 27 décembre 2000 : Un glorieux chapitre des traditions orientales de Varanasi se ferme avec le décès du Maharadjah de Kashi, Vibhuti Narayan Singh, mort dans la nuit de lundi après une longue maladie. Il avait 73 ans. La crémation s’est déroulée avec tous les honneurs de l’Etat à Manikarnika ghat mardi soir. Les yeux plein de larmes, la ville a fait ses adieux à son Maharadjah bien aimé, supposé être le représentant de Shiva. Ce fut une nuit de cauchemar au fort de Ramnagar – la résidence de Kashi Naresh sur les bords du Gange sacré – quant le Maharadjah a expiré en route pour l’hôpital lundi soir. Il était en traitement à New Delhi depuis le 23 novembre pour des problèmes respiratoires, et était rentré à Ramnagar le 20 décembre. La nouvelle de sa mort s’est répandue comme une traînée de poudre à travers la ville, et les gens ont commencé à se rendre au Nadesar Kothi où les dépouilles royales sont gardées. La ville entière a observé une fermeture totale. Les gens appartenant à toutes les sections de la société ont envahi le Nadesar Kothi pour prendre le darshan de leur Maharadjah et le saluer une dernière fois. (Suit une liste de dignitaires venus rendre hommage).
Le « Chief Minister » Rajnath Singh à décrit la mort du Maharadjah comme une perte irréparable pour la culture et la tradition des Banarassi. En faisant ses condoléances à la famille endeuillée, il a promis au Maharadjah Kumar Anant Narayan Singh que le gouvernement essayerait de réaliser tous ses rêves. (sic !)
La foule innombrable a pris part à la procession funéraire. La dépouille mortelle, placée sur un « palki » d’argent, a été emmenée à Dasashwamedh ghat sur un chariot puis embarquée sur un bateau jusqu’à Manikarnika ghat pour les derniers rites. Le Maharadjah, qui n’était pas un homme politique, était très aimé et affectionné des locaux. Alors que la plupart des familles royales du pays sont entrés en politique après l’indépendance, le Maharadjah de Bénarès s’est dévoué au développement de l’éducation et des activités culturelles de la région. Il était chancelier de la prestigieuse Université de Bénarès. Son seul intérêt allait au développement de l’éducation dans les milieux ruraux et il a toujours essayé de maintenir les traditions culturelles de la ville. » Traduction elishams.