Kushti, la lutte indienne.
JPEG - 43 ko
L’akhara


Un terrain de terre, un temple dédié à Hanuman, un Maître de lutte, des combattants sans colère : c’est l’Akhara. Des ombres dans l’aube naissante, corps musclés, vêtus d’un simple langot, le slip indien bien ajusté, un univers d’homme… Mais ce matin j’ai tout les culots. Je me déchausse, m’avance hésitante, joins les mains, salue le Maître par un « Prannaam Guru ji » : puis-je regarder ? Il tend sa main en un geste accueillant, et m’invite à m’asseoir à côté de lui. Comme toujours lors de ce genre de démarche, c’est moi tout d’abord qui fait les frais des questions : qui suis-je, où ai-je appris la langue etc… Cela dure un certain temps, et tout en répondant, je regarde de tous mes yeux : un jeune garçon au corps d’Apollon est en train de se faire mettre au tapis par un homme aux cheveux blancs. Les corps enduits de terre se confondent avec la terre, le corps à corps étroit danse une certaine douceur, je ressens le plaisir qu’ont ces hommes à lutter. Sur les bords de l’arène d’autres s’exercent à la massue, grimpent à une corde pendant d’un banian gigantesque, font des pompes à n’en plus finir…







JPEG - 45.6 ko
Les hommes s’enduisent le corps de terre


De jeunes garçons arrivent, vont offrir de l’encens devant le temple, se prosternent, touche le sol d’une main qu’ils portent à leur front, font de même avec les pieds de mon interlocuteur, et se mettent en tenue. L’atmosphère paisible respire l’odeur de la Terre. Le Maître, lui, a fini par satisfaire sa curiosité, à mon tour ! J’apprends qu’Anand est bijoutier (si j’ai des amis intéressés par sa boutique ils sont les bienvenus), et qu’il est le suppléant du Maître en titre de l’Akhara. .

Les lutteurs présents habitent le quartier : certains sont coursiers, d’autres bateliers, laitiers, électriciens, portefaix, prêtres, étudiants… « À partir du moment où ils entrent dans l’Akhara, ils se dévêtent, enduisent leur corps de terre, et sont tous égaux devant notre Mère. Une Mère aime tous ces enfants de la même façon n’est-ce pas ? La lutte, ou kushti, développe la force. En Inde, la force est une valeur culturelle qui implique le devoir, le dévouement, l’impeccabilité morale. Elle se manifeste dans l’étincelle des yeux plus que dans les bras. Le régime disciplinaire de l’akhara vise à changer une personne en éveillant sa conscience d’elle-même et de son rôle dans le monde. Il s’exerce sur le plan physique, mais aussi sur le plan moral, spirituel, et social. Ici, les hommes apprennent à discipliner leur corps, mais aussi leur esprit.





JPEG - 33.7 ko
à l’akhara, la hiérarchie des castes est abolie



Vous voyez ce jeune garçon, en luttant contre un homme expérimenté, il peut donner toute sa force, et l’homme ne doit pas faire preuve de supériorité envers un plus jeune, seulement s’échauffer avant de se mesurer à un pair. Le jeune homme doit à la fois montrer sa force, mais aussi sa déférence envers son aîné afin d’apprendre de lui. Il ne doit pas le défier. Celui qui fait de la lutte un combat pour montrer sa force n’apprendra rien, il sera vite remis à sa place.

Les plus jeunes, les derniers arrivés, les moins expérimentés rendent tous les menus services nécessaires à la bonne marche de l’akhara, et massent les plus anciens avec la terre sur laquelle les hommes luttent. La terre de l’akhara tonifie l’organisme et guérit toutes sortes de maladies. Lorsque les juniors font de bons massages, ils reçoivent des bénédictions et de l’aide dans leur apprentissage. Ici nous ne raisonnons pas en termes de castes et de pollution, un jeune brahmane peut être vu en train de masser les pieds d’un homme de basse caste : la hiérarchie se construit sur les capacités et la force des lutteurs, sans égard pour leur profession. Le massage, qui demande un contact étroit entre les hommes, crée une atmosphère d’unité sociale.





JPEG - 46.2 ko
Anand, guru "connexe" de l’akhara.


Anand m’autorise quelques photos. Je tourne mon appareil vers lui. Ce n’est qu’au développement que je m’aperçois à quel point mon interlocuteur était beau…

Quelques portraits de lutteurs selon Alter in The wrestler’s body

  • Kanta Pahalwan vient d’un village du Bihar où il retourne chaque année visiter sa famille. Porteur à la gare, il partage une chambre avec d’autres porteurs et envoie de l’argent à sa famille malgré ses maigres revenus.
  • Sitaram Yadav est venu à Bénarès lorsqu’il était jeune et a trouvé du travail chez le propriétaire d’un magasin de parapluie en ville, lutteur réputé. Son patron s’est occupé de lui et a veillé à son entraînement en tant que jeune lutteur. Après un succès considérable, Sitaram a obtenu un travail de clerc de bureau à la Banaras Diesel Locomotive Works.
  • Dr. Shanti Prakash Atreya, champion de l’Uttar Pradesh, a obtenu son doctorat de la BHU, où il a enseigné le yoga et la philosophie. Atreya enseigne dans une école de Saharanpur, et dirige un institut pour l’étude du yoga et de la psychologie.
  • Nathu Lal Yadav est un vendeur de pan connu. Son magasin, accolé à un temple dédié à Shiva, est si petit qu’il n’y a de place que pour qu’il s’y assoit. Plus intéressé par des questions philosophiques que par l’argent, il aime ce qu’il fait et cela suffit à faire vivre sa famille.
  • Ram ji vient d’une riche famille Yadav possédant nombre d’hôtels, patisseries, et commerces. Ram ji travaille sous les ordres de son frère comme manager dans l’une des affaires familliales.

Aller plus loin :

- Le livre d’Alter, Joseph S. The Wrestler’s Body : Identity and Ideology in North India. Berkeley : University of California Press,1992, peut être téléchargé ici

- Voir quelques photos avec la présentation du livre de Jean-Marie Jolidon Les Yadaws de Varanasi







| Accueil | Plan | Haut de la page | Texte précédent | Texte suivant | Ajouter un commentaire
Administration