Le Teraï du Maharadjah

Samedi 6 janvier 2001

Le Maharadjah est mort dans la nuit du 24 décembre. Aujourd’hui c’est le rituel du treizième jour (teraï), marquant le départ de l’âme vers l’autre monde. Un repas public est organisé au palais, toute la population y est conviée. Je m’y rends vers dix-neuf heures. La foule, massée dans les jardins, laisse passer l’étrangère dans sa longue robe marine parée d’un châle blanc, jusqu’à une immense porte de bois. Deux gardes en livrée en interdisent l’entrée, mais s’empressent de m’ouvrir : je commence à être connue au village.

Dans une cour, des rangées d’hommes assis en tailleur sur toute la longueur font ripaille, tandis que d’autres s’activent à remplir les assiettes. Deux hommes m’emmènent au fond de la cour avec force courbettes : venez, venez mam sahib ! Nous voilà aux cuisines. Deux bougres en sueur armés de pieux sont juchés sur des tabourets, occupés à brasser la tambouille dans des chaudrons gigantesques. À côté, une dizaine de drôles pétrissent des montagnes de pâte, tandis qu’autant de frangines en arrachent des morceaux et façonnent des petites boules dans des experts ronds de mains. D’autres femmes aplatissent ces pelotes de leur rouleau de bois, et en bout de chaîne, des gaillards font frire ces galettes. Tous travaillent à une allure vertigineuse. Ce sont des professionnels, m’explique-t-on, loués pour l’occasion.

Soudain, la cour se vide. Des quidams se précipitent, ramassent la vaisselle sale, l’entassent, d’autres flanquent les tas dans des corbeilles, partent au pas de course, reviennent la minute suivante, la corbeille vide. Tous s’agitent jusqu’à ce qu’il ne reste plus que les longs tapis servant de siège. Ils sont secoués, replacés, l’immense porte de bois s’ouvre et une fournée d’affamés s’engouffre. De nouveau, la cour est pleine, et cette fois, je suis assise sur une des rangées.

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Repas de fête


Les ramasseurs de vaisselle sale accourent maintenant avec de la vaisselle neuve. Devant chaque personne une assiette de feuille et un petit pot de terre sont déposés. Des hommes circulent dans les rangées avec des seaux de ragoût de légumes, de chutney doux, de chutney piquant, de navets râpés, de sucreries. A l’aide de louches, ils garnissent les assiettes de petits tas. D’autres arrivent avec des corbeilles de puri tout chauds. Les convives des bouts de rangs appellent, impatients : « eh ! commence par ici ! » L’ambiance est joyeuse.

Nous attendons que toutes les assiettes soient pleines, et les petits pots de terre emplis d’eau pour commencer. Chacun prépare une bouchée, la pose au sol, à droite de son assiette. Puis prenant un peu d’eau, il dessine un cercle autour de la bouchée en récitant une formule. « C’est pour la félicité de l’âme du Maharadjah », explique mon voisin. Puis tous se mettent à manger de concert.

En sortant, je rencontre Déonath à la tchaï shop devant le palais. Il raconte que le jour du décès, le 25 décembre, Bénarès, tout comme Ramnagar, étaient villes mortes. On ne trouvait même pas un thé à boire. Le cortège funéraire comptait une foule innombrable. Le bûcher était construit tout en bois de santal.

La cérémonie du treizième jour a commencé à midi, et durera jusqu’à minuit. J’ai compté une douzaine de rangées de convives, chacune se compose de quarante à ñuarante cinq personnes. Sachant qu’une fournée prend environ cinquante minutes, combien de milliers de personnes sont venues bénir l’âme du Maharadjah ?







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