

« La soirée la plus extraordinaire est celle où est célébré le mariage de Ram avec Sita.
Montée comme d’ordinaire sur un éléphant, je me rendis d’abord au palais du roi Janak, père de la fiancée. Je n’étais pas seule à dominer la foule du haut de ma puissante monture. D’autres invités privilégiés se trouvaient pareillement juchés. Quelques rajahs et des seigneurs de marque siégeaient sur des éléphants richement caparaçonnés et maquillés : la marque distinctive des adorateurs de Vishnou était peinte sur leur front, et leurs yeux minuscules, entourés de fard ainsi que ceux des femmes, semblaient allongés en amande comme ceux des Japonaises. Le howdah, la caisse spacieuse qui sur leur dos reçoit plusieurs personnes, était couvert de tapis et enguirlandé de fleurs, et ses nobles occupants, vêtus de satin de couleurs claires et parés de multiples colliers de diamants, de rubis et d’émeraudes, scintillaient comme des étoiles dans la nuit chaque fois qu’un rayon de lumière émanant des projecteurs [2] venait à les toucher (…)

Bientôt Ram arrivait au palais, accompagné de son jeune frère Lakshman et du sage Vishwamitr. La cérémonie du mariage, célébrée avec tous les rites d’un véritable mariage, allait commencer. (…)
Râma et Sîtâ accomplirent les rites du mariage, tournèrent autour du foyer et reçurent les exhortations et la bénédiction du brahmine officiant. Un pandit de mes amis, assis à côté de moi sur l’éléphant, me glissa à l’oreille : « Il faut bien que le rôle de Sîtâ soit tenu par un garçon, sans cela, ces deux-là seraient mariés maintenant. (…)
Le plus beau vint quand le cortège nuptial se mit en marche escortant les nouveaux époux au palais du père de Râma.
Les palanquins des mariés, celui du rajah Dassarath, des ranis et de leur cour étaient encadrés par les gardes du corps du maharajah de Bénarès, vêtus d’uniformes européens et armés de fusils modernes. (…)
Le palais du père de Ram se trouvait à environ deux kilomètres de celui du roi Janak. La procession se mouvait lentement, personne n’avait hâte d’arriver et une marche rapide eut été impossible à travers la cohue. (…)

Chez Dassarath, un festin attendait les époux et leur suite. Adhérant strictement à la vérité, les acteurs mangeaient réellement. Un des régisseurs que je connaissais eut l’amabilité de penser à moi et de faire hisser sur mon éléphant un panier contenant des gâteaux et des fruits.
Avoir participé au banquet nuptial du divin Râma Tchandr n’a, je crois bien, été donné à aucun étranger et je conserve quelque fierté de mon heureuse chance".
Alexandra rajoute dans une note « La pénurie de fonds et les changements que le nouveau régime de l’Inde a amenés, ont rendu précaire la continuation de ces représentations. » !!! Le lecteur appréciera la précarité de la tradition en Inde : le Ramlila de Ramnagar se déroule chaque année depuis 1825.
[1] Alexandra David Neel, L’Inde où j’ai vécu, p 94-95. C’est en croisant cet extrait avec son « Journal de voyage-1, Pocket que j’ai déduit la date. On trouve à l’entrée du 30 septembre 1913, p 273, « Je vais retourner à Ramnagar pour voir où le Seigneur Râma en est de ses hauts faits. Il y a dix jours que je l’ai laissé après sa nuit de noces. Il a beaucoup voyagé depuis et je vais le retrouver dans la forêt, ce qui signifie, pour moi, une jolie course à éléphant à travers la campagne au crépuscule et un retour poétique sous les étoiles, avec des hymnes à Hari-Vishnou et des cris de « Victoire à Râma Chandra ! » à la cantonnade. » Click sur le [chiffre de la note] pour retourner au texte
[2] Le Ramlila n’est pas éclairé par des projecteurs au sens moderne du terme. Il s’agit probablement de lampes à huile ou à pétrole que les assistants portent encore aujourd’hui au bout de perches de bambou pour éclairer les représentations.
Etonnante Alexandra qui à l’âge de 100 ans et demi renouvelait son passeport pour repartir !
A 82 ans elle partait camper en début d’hiver au lac d’Aoste à 2240 mètres d’altitude !
Le Ramlila a été proclamé Chef d’œuvre du patrimoine oral et immatériel de l’humanité en 2005 par l’UNESCO
Dans certains endroits cette fête semblerait menacée :
Dans les familles traditionnellement engagées dans ces représentations, les jeunes ne sont plus enclins à prendre la relève en raison du manque de reconnaissance artistique et de la faiblesse des rétributions. Le développement des mass médias, les feuilletons télévisés en particulier, contribue à réduire le public habituel des représentations de Ramlila, qui perd ainsi sa principale vocation, à savoir, rassembler les gens et les différentes communautés.