Longtemps que je n’ai pas écrit dans ce journal. Faire de la recherche en free-lance, sans commande précise d’une institution, est un exercice d’équilibre, des vents soufflent, dans la vie comme sur les routes il y a des carrefours. Pour comprendre la vie des autres, la vie des Hindous par exemple, il faut déjà se comprendre soi-même, et se situer dans le courant. Lorsqu’on se trouve prise dans un tourbillon, il est difficile de communiquer ses émotions.
Le journal est le lieu où les laisser passer. Mieux qu’une transcription, ou une analyse, les actions et les paroles des gens eux-mêmes alimentent l’écriture. Il y a ce que j’entends, mais peut-être entendriez-vous les mots différemment…
Depuis 1999 j’ai suivi le fil du Ramayana tel qu’il est mis en scène et vécu à longueur d’année à Bénarès et Ramnagar, essentiellement dans le cercle d’amis formé naturellement lors de mes longs séjours là-bas.
En voyageant à travers l’Inde, les contacts se diversifient, je mesure la place qu’occupe ici ou là ce que nous appelons « la mythologie », et que les Hindous nomment « Itihas » ou « Histoire » dans le quotidien de la vie et des moments.
Parler hindi, connaître les dictons populaires du Ramayana, me donne une entrée immédiate dans la société des prêtres. S’associer à ces braves gens m’attire un regard respectueux de la part du peuple, et une distance dont je n’ai pas envie. J’aimerai connaître mieux les milieux populaires. Je vais m’asseoir de-ci de là, bavarder au bon vent, me laisse aller à vivre le voyage. J’observe, à l’écoute de ce qui est récurrent, absent, nouveau par rapport à ce que j’ai perçu à Bénarès.
Je fais parfois des rencontres avec des gens étonnants. L’autre matin par exemple, un petit vieux m’a salué. J’étais descendue sur la belle ghât aux carreaux blanc et noir, luisante de pluie, pour faire des photos. J’avais vu cet homme la veille, alors que je prenais un thé avec un pèlerin du Rajasthan. Il s’était arrêté nous écouter, un souvenir ravi aux lèvres, ses bons yeux délavés brillaient de paix… Drôle de petit bonhomme m’étais-je dit. Et le voilà !
Il m’invite sur le banc de marbre blanc, sous l’arcade où les hommes échangent de vêtements. Plus heureux que lui, j’ai jamais vu. Il pétille, m’entraîne tout de suite vers la philosophie, dans un anglais haché mais plus que compréhensible. Et voilà qu’il me demande :
What is life ?
Le prolongement du dernier mot indique clairement qu’il connaît la réponse : le « what is » très bref, et un « laaaaaaayyfe » appuyé, intense. J’attends.
What is the meaning of « laaaaaaaaaayyyyyffe » ?
reprend-il. Il précise que sa question porte sur le mot L.I.F.E., continue :
« L » is for « LEAST ». Minus, least, petit, tout petit, si petit parfois que notre oeil ne peut le percevoir.
Le voilà inspiré par l’infiniment petit, il voyage dans l’infiniment petit, il sait de quoi il parle. Toujours avec une joie !!!! Incroyable.
Tout en l’écoutant, je prends une série de photos de la ghât. L’’endroit est beau. A plusieurs reprises, je tente de saisir la joie de mon compteur, et chaque fois le drôle « se cachait », « rangeait » son bonheur, tournait la tête, se fermait. Il a fallu ruser…
Mon bienheureux renouvelle le suspense :
« I » is for « INFORMATION »
Ravi, il se met à rire , répète « LEAST INFORMATION », rie encore en désignant tout ce qui nous entoure : Informations, tu les prends tout autour, partout tu reçois des informations avec tes sens, tu vois, tu écoutes… Je ne sais ce qu’il entend dans sa tête, mais ses yeux sautillent de bonheur. Il répète ses deux mots sur des gammes de ton différents, cherche à me faire saisir l’impalpable de ce qu’il dit. Parfois il met dans sa voix le ton du « least » avec le sens « infiniment petit », visible avec l’œil de la connaissance seulement. D’autres fois il mime de ses bras le peu, du genre « moins j’en sais, mieux je me porte ». Moi je vois d’un côté le subtil, l’impalpable, les informations légères et nourrissant l’âme, de l’autre le grossier, les affaires du monde au sens bas, ce qui nourrit l’ego et est à abandonner comme inutiles au voyage de la vie.
« F » is for « FULL »,
Il embrasse l’air de ses bras comme saisissant une totalité, et répète « full », « total », tout » complet »… Hem, là il m’épate ! Il a de la suite dans les idées le petit monsieur. La connaissance totale, vieux rêve de tout chercheur, que ce soit dans les sciences de la matière, de l’homme ou celles de l’esprit. Il en a de l’esprit, et il se marre à chaque fois qu’il dit une phrase, la répète pour bien savourer tout son sens. Allez, on continue.
« E » is for « ENJOYMENT »
En apothéose, il lève les bras, s’exclame :
« FULL ENJOYEMENT !!!! » .
Ca le fait rire, mais rire, ses bras dansent la totale jouissance. « FULL ENJOYEMENT » répète-t-il en exubérance.
Moi, j’applaudis…
Quand je lui demande son nom, il prend un air pensif, réfléchit, s’illumine à nouveau :
Les noms n’existent pas dans la nature. C’est l’homme qui les crée, ils ne sont pas la chose. Je suis venu au monde sans nom, mon père m’en a donné un. Alors je m’appelle « Fils de Gopal ». Le nom fixe la réalité, comme tu m’as fixé avec ton appareil. Et d’une nouvelle question :
What is a SNAAAP ? (un cliché)
Ah, il recommence à se tordre de rire…
A snap is the death of the death. La mort de la mort…
Et il s’en va, sur la belle ghat aux carreaux noir et blanc. Je l’ai appelé « Gyani Babu », le Sage instruit. Il a des livres et des cahiers plein son sac…
C’est vrai que la photo perpétue la vie d’une personne dans le souvenir de ses proches, tuant ainsi la mort, en quelque sorte. C’est une façon de voir qui a sa logique. Marilyn Monroe aurait-elle perduré dans nos mémoires sans ces fameux clichés ? N’est-ce pas une autre façon d’exister ? Le souvenir tue la mort… Un autre matin, des sâdhus ont baptisé mon appareil photo « Yad Giri », « Montagne du Souvenir ». On peut traduire aussi par « montagne de souvenirs », mais c’est moins joli.
Les noms de certains sadhu rencontrés dernièrement sont extraordinaires : Pavan Nath à Haridwar, « Seigneur du Vent » ; Anand Giri, « Montagne de Béatitude » aux sources du Gange…
Shanti giri », Montagne de Paix », ne se considère pas comme un sadhu. Il change des billets de 10 roupies contre neuf pièces de une sur le chemin descendant vers Har ki Pauri, aux abords de la ghat.. Une belle rencontre encore.
Shantigiri a quitté la maison familiale au Punjab une quinzaine d’années auparavant, ne s’est jamais marié. Il a élevé ses neveux, les fils de son frère aîné mort il y a longtemps. Devenus grands et en âge de travailler, il leur a laissé l’entière jouissance de la propriété. Ils cultivent les terres, viennent le voir de temps en temps. Il a l’air heureux, une vie choisie, une vie tranquille, sans souci, sans papier et sans télé, mais de l’amitié avec le balayeur, la vendeuse de colliers, de thé et tout ceux autour de nous. Ils passent, écoutent, interviennent tandis que nous bavardons. Shantigiri les désigne d’un geste large de la main, et conclut :
« Là où il y a de l’amour, il y a tout »
La photo panoramique du haut est très belle, elle « parle » aussi !
Une personne seule assise qui regarde le Gange couler
Elle s’est assise au pied des érudits,
Elle a échangés des regards avec les sâdhus,
Elle a écouté les fous de Dieu,
Elle a ramassé dans ses mains jointes un peu d’eau
Qu’elle a offert en offrande
« Partout où il y a de l’amour, il y a tout »
Prendre la parole avec précaution
La porter avec douceur à son cœur
Rester "pensive" du nom que l’on porte
Et s’abandonner.
Merci Eli de votre témoignage et de votre partage
Je pense que je ne suis pas au bon endroit pour parler de ça (je n’ai pas trouvé où aller ailleurs) mais j’aimerai attirer l’attention sur deux petits articles qui me paraissent importants qu’Eli a écrits dans le contexte de ses photos sur Flickr et qui aurait été prétexte a un bon débat mais malheureusement ce site n’a pas la structure d’un forum.
L’un d’eux concerne la vision occidentale que nous avons du tiers monde et du souhait de certain de voir l’émergence d’un « Monde unique », sachant que notre vision est encore inconsciemment influencée par les philosophies qui prônaient la suprématie de nos modes de pensée… de nos critères économiques sur les valeurs humaines.
Nous ne voyons que la pauvreté dans le soi-disant tiers monde. Honte à nous ! Ils possèdent « la richesse » que certains d’entre nous cherchent désespérément dans le monde entier.
Auquel un membre a répondu :
Un sentiment d’unité ne signifie pas que nous voulions lutter contre la diversité… Je pense que la clef est en fait le respect et dans la sincérité.
L’Inde n’est plus aujourd’hui vraiment le tiers monde. Le groupe Indien Mitall Stell possède aujourd’hui 91% des actions du groupe sidérurgique français Arcelor (de 25 milliards d’euros)
La pensée unique dont vous nous mettez en garde, Eli, n’est peut-être plus seulement l’œuvre d’un occident dominateur et colonialiste, il est au cœur même des pays qui étaient détentrices d’un « autre savoir » comme le Japon, la Chine ou l’Inde et le retour à une autre vision du monde parait de plus en plus improbable, "l’aspect religieux" étant de plus en plus décrédibilisé par les fanatismes de tous bords.
Je pense alors qu’au-delà de la transmission de la beauté des images que les Amoureux de l’Inde nous transmette, il nous faut aussi réfléchir, au-delà de l’émerveillement, à ce qu’elles représentent… au pouvoir symbolique qu’elles peuvent receler sur nos mentalités...
La confrontation pensée occidentale/traditionnelle n’est-elle pas aussi à repenser ?