Extrait de "Sangam"
Vendredi 9 février 2001
Bhola m’a invité à assister à une « akandh path », lecture (path) ininterrompue (akandh) de la totalité du Ramcharitmaanas en vingt-quatre heures. Il l’effectue à la demande d’une famille habitant en face du temple, sur la grande route des camions. À onze heures du matin, nous montons les escaliers d’une maison assez cossue. Bhola présente l’étrangère : "elle a assisté à tout le ramlila, étudie le Ramcharitmaanas et parle notre langue". La famille, tout d’abord interloquée, se montre ravie et m’invite à entrer sans plus de façon.
Aujourd’hui est jour de pleine lune, particulièrement auspicieux pour accomplir des rituels. Sur la terrasse de la maison, deux nouvelles pièces ont été construites, la famille a choisi cette date pour les inaugurer.
L’autel
Dans l’une des pièces, un prêtre est déjà à l’œuvre : penché sur un petit banc de bois, il recouvre le plateau d’une poudre blanche. Quand tout est blanc, il trace des lignes avec de la poudre rouge, dessinant ainsi neuf carrés, représentant les neuf planètes. Il fait des dessins à l’intérieur des carrés, graines noires et poudre jaune. Un tableau décoré de colliers de fleurs est posé sur une table basse. Il montre le couple divin Sita Ram, entouré de Lakshman, Bharat, Hanuman, Brahmâ, Vishnu, Shiva, Lune et Soleil. La table est couverte d’offrandes : noix de coco emmaillotée de tissu rouge, fruits, feuilles de manguiers, quantité de sucreries de différentes sortes… Le couple de la maison s’assoit devant les offrandes, le prêtre leur fait répéter des mantras par lesquels ils s’engagent à accomplir l’akandh path.
Bhola m’entraîne prendre le soleil sur la terrasse. Quatre hommes nous rejoignent : deux sont ses neveux, les deux autres sont ses amis. Ils se répartissent les vingt-quatre heures que durera la lecture du maanas, comme des tours de garde : ils chanteront à deux, ou à trois, à tour de rôle. Implicitement, je comprends que je suivrai le rythme de Bhola : c’est mon professeur.
Lorsque le prêtre s’en va, nous entrons nous asseoir sur des couvertures tendues au sol, autour d’une table où sont posés des exemplaires du Ramcharitmaanas. Le maître de maison distribue des vêtements neufs aux cinq hommes : dhotî, tricots, écharpes marquées des noms de Ram. « C’est la coutume », répond Bhola au regard interrogatif de l’étrangère : « nous devons porter des vêtements neufs ». Les cinq hommes vont se changer sur la terrasse, et reprennent place autour de la table. Une fois le chant lancé, Bhola et ses deux amis se lèvent, me faisant signe de les suivre. Les deux neveux continuent la récitation.
La famille se joint au chant
Une collation est servie sur la terrasse, que nous partageons en échangeant sur nos curiosités réciproques. Puis nous allons prendre notre tour, les deux neveux sortent manger et se détendre. Des gens de la famille entrent, accompagnent le chant une heure ou deux, vont se reposer, d’autres viennent… Des haut-parleurs plantés sur le toit retransmettent la mélopée dans le quartier. Elle ne s’interrompra pas avant demain à la même heure.
Le soir, je dîne avec Bhola et un de ses neveux. La maîtresse de maison distribue des puri. Je déteste la nourriture frite, m’efforce de convaincre l’hôtesse et réussis à n’en avoir que deux dans son assiette : dans celles des hommes, ils s’empilent par dizaines. Le neveu, un idiot fanfaron à la voix de fausset, insiste pour que l’hôtesse en rajoute à l’étrangère, ce qu’elle fait avec joie. Irritée par la bêtise, je prends les galettes supplémentaires et les pose dans l’assiette de l’imbécile : éclat de rire général ! Il faut tout jeter ! Les puri, ayant touché mon assiette, sont devenus impurs pour un autre que moi. Ils ont contaminé l’assiette du neveu : il se tient le ventre de rire. J’ai du mal à trouver ça drôle. Je l’ai questionné tout à l’heure sur ses motivations à participer à la cérémonie. La réponse avait le mérite d’être claire : les vêtements offerts et l’argent. Je suis sûre qu’il dit vrai.
Nous dormons une paire d’heures dans la pièce contiguë à celle où se déroule la cérémonie. Bhola occupe le lit, moi et un de ses amis sommes allongés sur le sol, enroulés chacun dans une couverture. À quatre heures du matin, nous partons chacun de notre côté faire nos ablutions dans le Gange, mettre des vêtements propres, et nous nous retrouvons au temple à sept heures pour aller prendre notre tour de récitation.
Vers onze heures, la pièce se remplit de la famille, des voisins, des voisines, des amis… Tous joignent leur énergie dans le chant. Dès que nous avons terminé, je suis assaillie de questions par les femmes m’entourant : où j’habite, où ai-je appris leur langue, pourquoi etc… Le prêtre de la veille est revenu : il prépare le « hawan », Feu rituel. Très vite, la pièce se remplit de fumée ! Je ne suis pas à l’aise, fatiguée par la nuit de veille et la curiosité indisciplinée des femmes. Je sors dans l’intention de m’en aller, mais Bhola insiste pour que je reste : je dois participer au repas rituel ponctuant la cérémonie.
Lorsque le sacrifice au Feu est terminé, les cinq Brahmanes, assis en ligne contre le mur de la terrasse, reçoivent une « dakshina », don rituel : le maître de maison dépose aux pieds de chacun un billet de cent roupies avec le plus grand respect et des remerciements. Des assiettes de feuilles sont posées devant nous, des petits pots de terre sont remplis d’eau. Pendant que nous mangeons, les nourritures offertes à l’occasion de la cérémonie sont distribuées dans le plus grand désordre."
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